Sarcophages en plomb de Notre-Dame de Paris : des médecins légistes de Toulouse lèvent une part du mystère

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Publié le 30/12/2022

Crédit photo : Denis Gliksman

Ouverts, radiographiés puis scannés à l’institut médicolégal (IML) du CHU de Toulouse, les deux sarcophages exhumés du transept de Notre-Dame de Paris ont commencé à livrer leurs secrets. L’un d’eux renfermait un chanoine, mort au XVIIIe siècle, le second plus ancien, reste inconnu.

Au lendemain de l’incendie qui a ravagé Notre-Dame de Paris le 15 avril 2019, l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques et préventives), était missionné pour réaliser les fouilles préventives au gigantesque chantier de restauration à venir.

Des fouilles qui ont permis d’exhumer en avril dernier deux sarcophages en plomb, enfouis à moins d’un mètre de profondeur à la croisée du transept. « La précédente fouille exercée à Notre-Dame datait de 1982, celle-ci présente donc une opportunité scientifique considérable, a souligné Christophe Besnier, archéologue et responsable scientifique de cette mission à l’Inrap, lors de la présentation des résultats à la faculté de santé de Toulouse. Notamment parce qu’elle a été réalisée avec des outils archéologiques modernes qui nous ont permis de respecter l’intégrité de ces cercueils ».

Si l’IML du CHU de Toulouse a été sollicité pour participer à cette mission, c’est parce que les équipes du Pr Telmont avaient déjà autopsié la momie de Louise de Quengo, exhumée par l’Inrap en 2014.

Plus de 200 prélèvements effectués

Un nettoyage minutieux au pinceau et à l’eau de ces sarcophages, a révélé sur l’un d’entre eux une épitaphe gravée sur une plaque de plomb scellée. « Cy est le corps de Messire Antoine de la Porte chanoine de l’église décédé le 24 décembre 1710 en sa 83e année. Requiescat in pace ». Plaque qui a indiqué dès le début l’identité de l’une des deux dépouilles, ce riche mécène de la fin du XVIIe siècle.

« Plus de 200 prélèvements ont ensuite été effectués ainsi qu’une modélisation 3D à partir d’un relevé photogrammétrique pour permettre de les caractériser et de réaliser toute l’étude anthropologique », décrypte Camille Colonna, anthropologue à l’Inrap.

Les médecins du CHU sont intervenus après cette étape. « Nous apportons une pièce au puzzle, davantage en tant que radiologues qu’en tant que légistes », indique le Dr Fabrice Dedouit, radiologue, médecin légiste au CHU de Toulouse et membre du laboratoire d’anthropobiologie de l’université Paul Sabatier. « Nous avons fait le choix de passer au scanner certaines parties des corps par exemple les crânes et les bassins ; d’autres à la radio, rapporte-t-il. Lorsque les archéo-anthropologues avaient un doute, ils nous demandaient un scanner. In fine, c’est un faisceau d’arguments qui permettra l’identification ; et pour y parvenir, il faudra que toutes les interprétations soient cohérentes ».

En complément de ces outils d’imagerie classique, une technologie inédite de fluorescence sous ultraviolet utilisable via une caméra directement sur le sarcophage et les os à la lumière du jour, ont mis au jour des restes organiques totalement invisibles à l’œil nu (du tartre sur les dents, des poils sur le visage).

Cavalier, tuberculose et méningite chronique ?

Les analyses des prélèvements, toujours en cours, se poursuivront jusqu’à la publication du rapport final en juillet 2024, mais les experts ont d’ores et déjà mis en exergue de nombreux indicateurs. « Pour Antoine de La Porte, tout converge en effet vers un âge très élevé mais son squelette et son état dentaire sont remarquablement bien conservés, raconte le Pr Éric Crubézy, médecin et professeur d’anthropologie biologique à l’université Paul Sabatier. Il avait aussi une pathologie du premier métatarsien, sans doute due à la goutte. »

La dépouille du second sarcophage, plus ancienne, est en revanche loin d’être identifiée. « Cela reste un cold case ! », a plaisanté Éric Crubézy. Mais les indicateurs convergent plutôt vers un sujet jeune d’une trentaine d’années qui pratiquait sans doute des activités sportives. « Nous avons observé des signes dits du cavalier avec une déformation de l’os du fémur, il devait donc probablement pratiquer beaucoup d’équitation depuis son plus jeune âge », décrit le spécialiste.

Le traitement funéraire de cette seconde dépouille est par ailleurs radicalement différent de celle du chanoine, le crâne est scié, ce qui laisse penser qu’il a été embaumé et laisse envisager un statut aristocratique… À confirmer. « Nous avons aussi observé un trou occipital, décrit Pr Crubézy. Ceci laisse penser qu’il souffrait d’une méningite chronique sachant que la cause la plus fréquente en était la tuberculose et il avait d’ailleurs perdu toutes ses dents et a probablement connu une fin de vie difficile. » Pour autant une identification certaine de ce « cavalier » ne semble pas possible ; et pour affiner la date de sa mort les experts vont maintenant réaliser une datation en carbone 14.

 

Béatrice Girard

Source : lequotidiendumedecin.fr